"Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que
celle qui fut à l'origine et au centre de ma trilogie est celle-ci : pourquoi
est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu'est-elle pour moi
? Penser à ça, à la langue arabe, c'est ressentir un mélange de chagrin et de
honte, de colère et de frustration. Comment pourrais-je vous raconter, vous
faire comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la
mienne ? Que je vis avec une langue fantôme comme on parle d'un membre fantôme
dont on sent encore la présence bien qu'il ait été amputé. Cette langue, je l'ai
cherchée partout. Je l'ai désirée, je l'ai poursuivie, j'ai pu suivre des
inconnus dans la rue simplement pour les entendre prononcer ces syllabes
familières. Je pourrais aisément reprendre à mon compte les mots de l'écrivaine
et peintre libanaise Etel Adnan : “Je me suis retrouvée à la porte de cette
langue. Je l'ai érigée en mythe, en une sorte de paradis perdu.”" Une première
version de ce texte a été lue en public par Leïla Slimani lors du Festival
d'Avignon 2025.