Questions sur le bilinguisme

Le saviez-vous ? 60% de la population mondiale parle deux langues ou plus.

Le bilinguisme est une vraie chance ! Ouverture sur les autres cultures, plus de facilités à apprendre les autres langues, développement de facultés de concentration, et tant d’autres raisons.  On a bien cherché, mais on n’a trouvé aucun impact négatif du bilinguisme chez un enfant. Il ne provoque ABSOLUMENT pas de retard de langage et encore moins d’apprentissage de la lecture. C’est une immense richesse qui doit être préservée et entretenue quelle que soit la langue minoritaire de l’enfant. Le livre est un magnifique outil pour faire cela. Un enfant à qui on lit un livre tous les jours est exposé à 290 000 mots durant ses 5 premières années, et à tellement de belles histoires, en français, en italien, en anglais ou dans toutes les autres langues du monde…

Prenez le temps (10 minutes, pas plus) de lire ce passionnant article de Mannaïg Houzé, orthophoniste à Milan, spécialiste du bilinguisme, qui répond aux questions de la librairie William Crocodile.


Qu’est-ce que le bilinguisme ?

C’est un concept que je vais essayer de clarifier : un enfant, ou un adulte, bilingue n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, une somme de deux “monolingues” juxtaposés. 

Un enfant est qualifié de bilingue quand il est exposé à deux langues de façon régulière. Les enfants exposés à deux langues avant 3 ans, souvent depuis la naissance, présentent un bilinguisme simultané, en revanche les enfants qui apprennent une seconde langue après l’âge de 3 ans, présentent eux une bilinguisme séquentiel ou secondaire.

Mais attention, il ne suffit pas de regarder la télévision en anglais quelques heures par semaine pour pouvoir être qualifié de bilingue. Le bilinguisme (ou le plurilinguisme) se définit également par une utilisation régulière, à différents niveaux, d’une ou plusieurs langues dans des situations variées de communication de la vie quotidienne. J’insiste sur cette notion d’utilisation régulière et d’interactions quotidiennes dans une autre langue, c’est vraiment cela qui définit un bilingue.

Chaque langue utilisée par la personne bilingue va avoir un statut propre. La langue majoritaire est celle utilisée par la majorité des habitants d’un territoire, l’Italien dans notre cas, tandis que la langue minoritaire est celle utilisée dans une communauté ou une minorité (pour nous, cela serait le français).

Comme je le disais plus haut, un bilingue n’est pas une somme de deux monolingues, les habiletés langagières ne sont pas réparties également entre les deux langues. Il existe des différences dans les domaines linguistiques mais aussi sémantiques. On va alors introduire la notion de langue dominante, celle dans laquelle on est globalement plus à l’aise, qu’on maîtrise le mieux. Un enfant ou un adulte bilingue se situe sur un continuum entre les deux langues qu’il parle et va sans cesse se déplacer sur ce continuum. En effet, un enfant peut être plus compétent dans une langue pour une tâche (ex : la lecture) mais moins compétent pour une autre (ex : l’expression orale). La richesse du vocabulaire et de la syntaxe de chaque langue va varier car l’enfant va évoluer dans différents domaines (école vs. maison vs. sport etc…). Nous pouvons l’expérimenter, nous adultes, lorsque pour une longue période, pendant des vacances par exemple, nous utilisons exclusivement une langue, nos habilités dans l’autre langue diminuent même s’il s’agit de notre langue dominante.

Pour ceux qui souhaitent approfondir ces notions, je vous invite à découvrir les travaux de François Grosjean, psycholinguiste et chercheur, qui a mené de nombreuses études récentes sur le bilinguisme. 

 

Outre la capacité de communiquer avec autrui, quels sont les avantages du bilinguisme ?

Sur un plan humain, le bilinguisme permet certes de communiquer avec autrui, mais il est également une porte d’entrée vers la culture de l’autre à travers les interactions sociales rendues possibles par le bilinguisme. Il permet aux familles biculturelles de garder un lien solide avec la culture minoritaire, un lien avec les grands-parents, la famille, l’histoire et le passé du bilingue. Cela est fondamental dans la construction de la personnalité d’un individu. Nous avons tous besoin de savoir d’où nous venons pour trouver notre place dans la société. 

Sur un plan plus académique, l’enfant bilingue aura plus de facilités à apprendre une troisième voire une quatrième langue car il possède un répertoire phonémique plus large qu’un monolingue. Il développera des capacités métalinguistiques plus fortes car sera habitué à réfléchir sur les langues qu’il parle. 

La maîtrise de différentes langues ouvre aussi la porte à une richesse culturelle majeure et à la possibilité de confronter différents points de vue. 

Il sera de plus habitué à passer d’une langue à l’autre ce qui va développer sa flexibilité mentale et son adaptabilité.

Enfin, un enfant bilingue passe son temps à inhiber une de ses deux langues pour communiquer avec un interlocuteur dans la langue de celui-ci. Cela va développer chez lui des capacités de concentration et d’attention non négligeables. 

 

Quels impacts peut avoir le bilinguisme chez un enfant ?

La question des impacts est à la base biaisée et est le reflet d’ une vision négative du bilinguisme. Il y a quelques décennies, les populations immigrées, pour s’intégrer à tout prix, évitaient de parler leur langue et tentaient de gommer leur accent. Cette vision négative  continue malheureusement de perdurer et elle est à la base de beaucoup de mythes erronés (que nous évoquerons un peu plus tard). Ces mythes ont la peau dure, pourtant, plus de 60% de la population mondiale parle deux langues ou plus. La normalité à l’échelle mondiale est donc d’être plurilingue, de parler deux langues ou plus. 

Il n’y a absolument aucun impact négatif du bilinguisme chez un enfant. Le bilinguisme est une immense richesse qui doit être préservée et entretenue quelle que soit la langue minoritaire de l’enfant. Elle lui permet de tisser des liens forts avec toutes les cultures dont il est issu. En effet, quelle place a un enfant, ou un adulte, lorsqu’il retourne dans un pays ou une famille de laquelle il ne parle pas langue ? Il se sentira comme un étranger dans son propre pays, sera amputé d’une partie de son bagage culturel et affectif.

 

Le bilinguisme cause-t-il nécessairement un retard de langage ou d’apprentissage de la lecture chez les enfants ?

La réponse est NON, cela fait partie des mythes erronés. Le bilinguisme ne provoque ABSOLUMENT pas de retard de langage et encore moins d’apprentissage de la lecture chez les enfants. Il n’y a pas d'étude à l’échelle mondiale qui permette de valider cette affirmation mais partout dans le monde des enfants apprennent simultanément à parler deux langues sans problème. Les enfants bilingues apprennent à parler au même rythme que les autres, mais, tout comme l’âge de la marche, le développement langagier peut différer d’un enfant à l’autre. Les stades de développement du langage sont les mêmes chez l’enfant bilingue que chez l’enfant monolingue : ils commencent par babiller entre 6 et 9 mois, puis vers 1 an apparaissent les premiers mots, qu’ils vont combiner entre eux pour former des protophrases et ensuite, entre 18 et 24 mois, les enfants connaissent une explosion lexicale qui voit leur vocabulaire s’enrichir de plusieurs dizaines de mots par semaine. 

Le retentissement sur l’apprentissage de la lecture n’est pas non plus une conséquence du bilinguisme car apprendre à lire consiste à apprendre un code qui va devenir ensuite un automatisme.


Quels conseils donner aux parents pour faire vivre le bilinguisme de leurs enfants ?

Le premier conseil que je donnerais, est la patience. Le temps nécessaire pour obtenir un bon niveau de bilinguisme est plus élevé qu’on pourrait le penser ; la maîtrise orale d’une langue pour pouvoir converser requiert 3 ou 4 ans d’exposition. La recherche parle même de 5 à 7 ans pour le langage scolaire (August et Shanahan 2006). 

Il est important de multiplier les occasions, en dehors de l’école, dans lesquelles l’enfant va être exposé aux différentes langues qu’il a à disposition. Éviter les ruptures linguistiques que nous avons pu vivre durant les différents confinements est fondamental. 

Pour les français expatriés en Italie, favoriser les activités extrascolaires en italien sera une bonne occasion pour l’enfant de pratiquer et de progresser en italien. Le bain de langue en italien peut se faire naturellement en multipliant les situations d’exposition et en évitant de vivre en “autarcie” dans la communauté française. Une bonne idée pour les enfants petits est de les inscrire à la maternelle italienne. 

Pour les couples mixtes, la tâche de transmettre la langue minoritaire peut s’avérer ardue pour le conjoint la parlant surtout si l’autre parent ne parle pas cette langue. Le parent dont la langue maternelle est la langue minoritaire peut avoir tendance à inhiber cette dernière quand il est en présence de l’autre parent, ou en communauté, pour ne pas l’exclure de la communication. Il est important de parler de la place du bilinguisme dans l’éducation de l’enfant dès la grossesse et de se mettre d’accord afin d’éviter un échec qui priverait l’enfant de cette richesse qu’est l’être bilingue. Une possibilité serait de choisir une activité = une langue, par exemple l’histoire du soir en français avec le parent français, la musique avec un professeur français et de l’autre côté, le sport en italien, un jeu de société en italien avec le parent italien. Une alternative pourrait être également la méthode un parent = une langue. Il est préférable en règle générale de parler à l’enfant dans une langue que l’on maîtrise bien afin de lui donner un modèle lexical et syntaxique correct. Une ressource inestimable pour faire vivre à l’enfant son bilinguisme est d’utiliser la famille : favoriser multiplier les contacts avec la famille française (téléphone, visio, lettres, vacances, colonies) vont être autant d’occasions supplémentaires de parler le français dans des situations diverses de la vie courante. Si les enfants sont scolarisés à l’école française, ils vont être confrontés au français tous les jours et enrichir leur culture française. En dehors de l’école française, il existe l’organisme FLAM qui est très actif, ils organisent des cours de français par niveau pour les enfants les samedis matins et c’est aussi une bonne occasion de se retrouver et de parler français pour les adultes.

Enfin, pour les parents italiens qui font le choix d’une éducation bilingue pour leur enfant, il est important, là encore, de multiplier les contacts et les occasions de parler la langue minoritaire, le français pour eux. Souvent le seul bain de langue de l’école ne suffit pas sans compter les interruptions linguistiques que nous avons pu vivre lors des différents lock down et la pause estivale de deux mois qui à l’échelle d’un enfant de 3 ans représente une éternité. Je leur conseillerais de favoriser les dessins animés en français plutôt qu’en italien, de préférer une baby-sitter française à une baby-sitter italienne, d’essayer de trouver des activités extra scolaires à faire plutôt en français. Et surtout, de tirer profit de la richesse linguistique que peut offrir la littérature jeunesse en français. Le livre est un magnifique outil pour enrichir, entretenir et pratiquer une langue minoritaire. Maintenant, beaucoup d’éditeurs proposent une lecture audio à l’aide d’un QR code inséré dans le livre. Il sera également intéressant de multiplier les séjours en France, les colonies de vacances pour les enfants plus grands peuvent être une occasion d’être exposé au Français. Se rapprocher également des différentes structures proposant des activités culturelles en Français comme l'Institut Français de Milan qui possède un programme riche en évènements. 

 

Comment faire si un enfant refuse de parler une des deux langues ?

Bien évidemment, il est inutile de forcer l’enfant ! Il faudra beaucoup de patience, essayer de multiplier les occasions naturelles où l’enfant sera en contact avec cette langue. Il l’utilisera tôt ou tard lorsqu’il se sentira prêt ou qu’il aura la nécessité de parler avec ses pairs. Il est vrai que cela peut être long et frustrant mais il ne faut pas se décourager car cela pourrait être la cause d’un échec du bilinguisme. La patience et la persévérance sont les maîtres mots pour amener un enfant sur le chemin du bilinguisme.


Si un enfant mélange les langues, doit-on le corriger ?

J’aurais envie de retourner la question. Corrige-t-on un adulte qui utilise un mot anglais ou italien dans une conversation en français? Non car c’est quelque chose que nous, bilingues, faisons en permanence. Les interférences entre les différentes langues sont nombreuses car elles ne sont pas cloisonnées dans le cerveau. D’autre part, au niveau lexical, un mot peut être plus précis dans une langue que dans une autre. L’enfant procède de la même façon.

Au niveau syntaxique par contre, certains enfants « calquent » la grammaire d’une langue sur l’autre alors que cela ne fonctionne pas forcément de la même façon. Je conseillerai de reformuler afin de leur donner le feed-back correct. Souvent l’enfant se l’approprie immédiatement. 


Les éventuels retards se rattrapent-ils ?

Les éventuels retards de langage ne sont pas dus au bilinguisme mais à un développement particulier du langage pour d’autres raisons. Si vous êtes inquiets à propos du langage de votre enfant, il ne  faut pas hésiter à  en parler avec votre pédiatre ou avec un orthophoniste. Car je le répète, les enfants bilingues ou monolingues passent par les mêmes étapes de développement langagier, un spécialiste sera capable de vous dire si votre enfant est en retard ou non par rapport aux enfants de son âge. J’en profite pour souligner qu’il est préférable de ne pas trop attendre avant de consulter : un enfant bilingue qui ne parle pas à 3 ans est un enfant qui présente certainement un problème de langage indépendamment du bilinguisme.


Comment utiliser les livres en situation de bilinguisme?

De manière générale, le livre est un outil formidable pour le développement du langage d’un enfant. Une recherche américaine a établi qu’un enfant à qui on lit un livre tous les jours est exposé à 290 000 mots durant ses 5 premières années. Cela reflète bien la richesse lexicale mais également syntaxique que vont apporter les livres. Dans le cadre du bilinguisme, ils peuvent servir à soutenir la langue minoritaire tant au niveau linguistique que culturel. En effet, le langage utilisé à la maison est celui du quotidien et n’est pas très varié. Les livres vont permettre aux enfants de découvrir d’autres contextes et de développer aussi ce que nous appelons les inférences, les connaissances communes à l’ensemble d’une société et nécessaire au développement de l’implicite. Concrètement, c’est l’activité « histoire du soir » ou de la journée que je recommande fortement pour soutenir une langue minoritaire ; lire l’histoire à l’enfant, mais ne pas s’arrêter là, utiliser le livre pour lui poser des questions sur ce qu’il a compris, discuter du thème, etc... s’en servir comme d’un tremplin vers l’univers révélé par le livre. C’est souvent l’occasion de grandes discussions passionnantes sur la culture, la géographie, les sentiments, les émotions, etc…

Une autre initiative que je trouve très intéressante sont les livres bilingues qui mettent en valeur également la biculturalité de l’enfant et donne une lumière positive sur les éventuels manques du mot ou accent qui peuvent être vécus de façon négative mais qui sont en réalité le reflet d’une grande richesse. Je pense par exemple au livre “ le garçon franglais “ de Bilingo Books . 

Être bilingue n’est pas uniquement maîtriser deux langues mais avoir la chance d’avoir deux cultures. 

 


1 commentaire

  • Grandjean

    Bravo pour cet article très clair et bien documenté.

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